Pourquoi j’ai fondé la Haute Église satanique
Un mot à l’Église, de son fondateur
Je voudrais raconter aux membres de cette Église comment j’en suis venu à la fonder. J’ai eu tort de croire certaines choses dans le passé, et expliquer mon parcours exige d’en parler. Cela suppose aussi de dire ce que je cherchais dans une communauté religieuse et pourquoi j’ai finalement décidé d’en créer une.
J’ai grandi dans une famille catholique. En grandissant, je me suis éloigné du christianisme et j’ai été athée pendant plusieurs années. À cette époque, alors que j’étais encore assez jeune, j’ai aussi adhéré à l’idéologie néonazie.
Cela se passait surtout dans de petits groupes où les gens se connaissaient et se considéraient souvent comme des amis. Je n’ai jamais fait partie d’une grande organisation politique. Mais ces idées ont occupé une place réelle dans ma vie. La petite taille des cercles où j’évoluais ne rend pas mes croyances moins condamnables.
Avec le recul, les contradictions sont flagrantes. Je connaissais des nationalistes, des racialistes, des païens et des occultistes, dont certains tentaient de concilier stalinisme et nazisme. Certains semblaient changer d’opinions politiques selon leur interlocuteur. D’autres parlaient sans cesse d’ascendance et de tradition, tout en faisant des exceptions dès que leur propre vie ne correspondait pas à leurs croyances.
Certains d’entre nous étaient gays, moi compris. Nous avions adhéré à une idéologie hostile à des personnes comme nous et trouvions malgré tout des moyens de le justifier. Un homme gay que je connaissais était ouvertement hostile aux personnes trans. Subir un préjugé ne nous empêchait pas d’en entretenir un autre. Je le vois bien plus clairement aujourd’hui qu’à l’époque.
Vers la même période, je me suis intéressé à l’occultisme. Pendant des vacances, surtout par ennui et alors que je traversais une période personnelle difficile, j’ai tenté un rituel lié à l’Order of Nine Angles, généralement appelé O9A.
Cette expérience m’a convaincu que Satan était réel, ainsi que les êtres que je considérais comme les Dieux sombres. Après des années d’athéisme, c’était un changement considérable. Quelqu’un d’autre pourrait y voir une expérience psychologique ou en tirer une autre conclusion spirituelle. Je peux seulement dire ce qu’elle a signifié pour moi : j’ai commencé à prendre le satanisme théiste au sérieux et à chercher comment le pratiquer.
Pendant longtemps, j’ai fait cela surtout seul. J’ai téléchargé des PDF par torrents, cherché dans Internet Archive, lu des sites WordPress obscurs et d’anciens sites web, et étudié des livres numérisés. Une grande partie de ma formation religieuse a consisté à lire tout ce que je pouvais trouver et à essayer d’y voir clair.
Ma pratique dépassait déjà les textes de l’O9A. Avant de former un nexion, j’avais commencé à explorer la pratique hellénique, notamment la dévotion à Hekate. Elle est restée importante pour moi au fil des changements qui ont suivi, et je l’adore encore aujourd’hui. Je ne pensais pas que toutes mes expériences devaient entrer dans un seul système religieux fermé.
Par la suite, je me suis impliqué plus directement auprès de personnes liées au milieu de l’O9A et j’ai formé un petit groupe, un nexion. Ce groupe s’est ensuite défait. Je ne rendrai publiques ni l’identité des autres personnes impliquées ni les circonstances de sa fin.
Par la suite, je me suis progressivement éloigné de ces cercles. Ma croyance en Satan est restée, et j’ai continué à explorer le paganisme hellénique, la Wicca et d’autres traditions occultes. J’ai rencontré des gens plus calmes et moins absorbés par la politique extrémiste. Il y avait plus de place pour parler de religion sans que toutes les conversations reviennent aux mêmes obsessions.
J’ai aussi commencé à connaître des personnes que mes anciennes croyances réduisaient à des stéréotypes, notamment des personnes juives. Elles ressemblaient peu à l’image complotiste que j’avais acceptée. Beaucoup étaient aimables et il était facile de parler avec elles. Dans mon expérience personnelle, certaines étaient plus faciles à fréquenter que bien des chrétiens que j’avais connus.
Le respect que je leur devais n’aurait jamais dû dépendre de leur gentillesse. J’avais tort à leur sujet avant même que nous nous parlions. Apprendre à les connaître m’a aidé à l’admettre. Il s’est passé quelque chose de semblable avec d’autres personnes qu’on m’avait encouragé à haïr, notamment des personnes slaves, indiennes et noires.
La vision du monde à laquelle j’avais adhéré devenait plus difficile à défendre. Une information vraie pouvait être entourée de théories du complot et d’une lecture sélective de l’histoire jusqu’à sembler étayer une idée qu’elle n’étayait pas. J’avais pris cela pour de la compréhension. Il y avait aussi ce besoin constant d’un ennemi et l’habitude de nous excuser ce que nous condamnions chez les autres.
Je me suis détaché de ces croyances progressivement. Je reste occasionnellement en contact avec une personne de cette époque qui s’en est également éloignée. Je le mentionne parce que je sais que les gens peuvent changer, même si je ne peux pas effacer le fait d’avoir moi-même cru ces choses.
En remettant en question mes opinions politiques, j’ai aussi commencé à porter un regard plus critique sur les communautés religieuses que je rencontrais. Je voulais pratiquer le satanisme théiste avec d’autres personnes. Trouver une communauté où je me sentais en mesure de le faire a été plus difficile que prévu.
J’en avais assez que la religion soit utilisée pour recruter des gens en politique. J’avais vu avec quelle facilité l’intérêt pour le satanisme ou l’occultisme pouvait devenir un point d’entrée dans l’extrémisme racial. Je n’aimais pas non plus l’idée, où qu’elle se trouve, que l’appartenance à un groupe religieux signifie l’adoption d’un ensemble d’opinions politiques sans rapport.
L’Église que je souhaitais devait accueillir des personnes d’origines et d’opinions différentes. Une personne noire, juive, gay ou trans devait pouvoir participer sans découvrir que l’organisation la considérait en secret comme inférieure. Il faut des règles sur la manière de nous traiter les uns les autres, notamment un rejet clair de la haine raciale et du harcèlement. Dans ces limites, chacun doit pouvoir être en désaccord. Je ne voulais pas créer un autre cercle où, pour appartenir au groupe, il fallait partager les mêmes ennemis.
L’argent était une autre source de frustration. J’ai rencontré des adhésions coûteuses, des systèmes d’initiation onéreux et des livres vendus plusieurs centaines d’euros. Je comprends que produire des livres coûte de l’argent et que les organisations ont des dépenses. Les dons et les frais raisonnables pour un travail réel ne me dérangent pas. Ce qui me gênait, c’était l’impression qu’une personne disposant de peu d’argent pouvait rester indéfiniment exclue des aspects d’une religion qu’elle souhaitait comprendre. Je voulais que les gens puissent apprendre et pratiquer sans avoir besoin d’un revenu disponible élevé.
Parfois, la difficulté était simplement théologique. Temple of Set, par exemple, place Set au centre de sa vie religieuse. Mon adoration s’adresse à Satan comme être réel, et le sétianisme n’était pas le foyer religieux que je cherchais. Cela ne lui enlève pas sa valeur. Je peux respecter une autre organisation sans vouloir la rejoindre ni attendre qu’elle change ses croyances pour moi.
Grigorist Temple of Satanael m’a également intéressé. Mes échanges avec ses membres ont surtout eu lieu par e-mail, à propos du wiki. J’ai aussi mené quelques recherches supplémentaires sur le groupe. Ils se sont montrés courtois avec moi, ce que je ne peux pas dire d’un bon nombre des groupes auxquels j’ai eu affaire. Nos conceptions de Satan diffèrent sur certains points, mais j’apprécie la courtoisie de ces échanges.
Il y avait aussi l’ambiance de certaines communautés. Leur sérieux permanent m’épuisait. Il suffisait d’être fatigué, de faire une plaisanterie maladroite ou de mal comprendre quelque chose pour qu’une conversation ordinaire devienne désagréable. Il semblait parfois difficile de simplement apprécier la compagnie de personnes avec qui l’on était censé partager une religion.
J’aime pouvoir rire et dire parfois des bêtises avec des amis. Une conversation sérieuse sur le rituel ou la théologie peut compter beaucoup sans obliger tout le monde à rester solennel pour le reste de la soirée. Si quelqu’un passe une mauvaise journée, je préfère qu’il trouve un peu de patience dans sa communauté religieuse plutôt qu’une raison supplémentaire de se sentir mal.
J’ai finalement fondé la Haute Église satanique parce que je voulais un lieu où ces choses puissent coexister. L’adoration de Satan y occuperait une place centrale. Les gens pourraient étudier et pratiquer sans que des idées politiques raciales décident de leur appartenance, ni que l’argent détermine jusqu’où ils pourraient aller. Il y aurait de la place pour les questions difficiles et pour l’amitié ordinaire. Je voulais moi-même appartenir à une telle Église.
Je travaille chaque jour sur le projet de l’Église, généralement pendant environ huit heures : j’écris des textes, je programme ou je travaille sur le site. Je n’ai pas grand-chose d’autre à faire en ce moment, alors j’y consacre une grande partie de mon temps.
Les relations sociales me sont beaucoup plus difficiles. Parler à des personnes que je ne connais pas me vient difficilement, même lorsque je voudrais faire leur connaissance. Vouloir bâtir une communauté n’a pas rendu ces conversations naturelles. Si je parle peu ou manque d’aisance, j’espère que vous en tiendrez compte. Les gens d’ici comptent pour moi ; je trouve plus facile de m’asseoir pour travailler que de me présenter et d’entamer une conversation.
Il y a aussi un point personnel que je souhaite faire comprendre à notre congrégation. J’ai l’intention de garder mon identité en dehors de l’Église privée pour le reste de ma vie. C’est un choix délibéré pour ma sécurité, qui limite ce que je peux raconter de mon histoire.
Quand quelqu’un me demande au quotidien ce que je pratique, je réponds généralement la Wicca. Je l’ai explorée, mais cette réponse passe sous silence ma dévotion à Satan. Je la donne parce qu’elle me paraît plus sûre que de dire que je suis sataniste à une personne dont je ne peux pas prévoir la réaction.
Récemment, alors que je passais du temps avec des amis qui connaissent mes croyances, un ami d’un ami m’a dit que, s’il ne savait pas que j’étais une bonne personne, il me passerait à tabac parce que je suis sataniste. Le fait qu’il fasse une exception pour moi n’avait rien de rassurant.
C’est le genre de réaction à laquelle je dois penser avant de parler ouvertement. Dire quelque chose de positif à propos de Satan peut être risqué. J’aimerais pouvoir répondre à une question simple sur ma religion sans d’abord me demander si la réponse me mettra en danger.
Le nom que j’utilise dans l’Église n’est généralement pas celui sous lequel mon entourage me connaît au quotidien. Je l’emploie ici pour maintenir une certaine séparation entre mon travail religieux et ma vie privée. Je vous demande de respecter cette séparation, y compris les détails que je laisse de côté dans des récits comme celui-ci.
Je peux parler honnêtement de mes croyances tout en respectant ces limites. Fonder une Église n’a pas fait disparaître les conséquences possibles de ce que je révèle. Je dois encore vivre avec elles lorsque je quitte l’écran.
Si vous gardez aussi votre pratique privée, sachez que je le comprends. Je ne vous demanderais jamais de risquer d’être blessé pour prouver la sincérité de votre dévotion. Vous devez pouvoir choisir qui connaît votre nom, voit votre visage ou entend parler de votre vie religieuse. Accordez ce même choix aux autres membres. Nous connaissons peut-être très peu les circonstances dans lesquelles ils vivent une fois notre conversation terminée.
Ma propre histoire donne aussi aux gens des raisons de poser des questions difficiles. J'accepte cela. Je croyais des choses que je rejette maintenant, et je passais du temps dans des cercles que je ne voudrais pas que cette Église reproduise. Je suis responsable de ces choix même lorsque j'ai décidé de garder les détails personnels privés. La fondation de l’Église ne les efface pas.
À ceux qui nous ont rejoints, j’espère que ce récit explique mieux pourquoi l’Église compte pour moi. Votre présence me réjouit. Au-delà de l’adoration et du travail pour construire une communauté, j’espère que nous pourrons apprécier ensemble le fait d’en faire partie.